L’affaire Prass Press ou qui a empêché la diffusion du "Charlie Hebdo" bulgare ?

Guéorgui Bakalov, Hristo Komarnitski et Tchavdar Nikolov
Photo: BТА

Une foule s’amasse au centre-ville de Sofia et les gens se bousculent pour attraper un numéro du tout nouveau journal humoristique Prass Press, distribué par un des caricaturistes en personne. Cette scène rappelle l’année 1990, lorsque le premier numéro du premier journal d’opposition est paru. Les gens se ruaient sur les kiosques et il régnait une ambiance de fête et de joie de la découverte de la liberté. Seulement, aujourd’hui il se trouve que nous sommes en 2017. La Bulgarie qui est dans l’UE depuis 10 ans occupe la 113e position dans le classement mondial de la liberté de la presse.

Le 1er mars devait paraître le premier numéro sur papier du journal humoristique Prass Press, « le journal des caricaturistes mal élevés », qui se dit contre « le comportement servile des médias, au service du pouvoir ». Or, en ce jour les distributeurs ont proposé à la vente seulement 10% du stock de numéros imprimés. « Vous voulez que je vous dise le nom du responsable ? -  lance le journaliste Guéorgui Bakalov aux gens qui demandent ce qui se passe - Parce que je peux. C’est Delyan Peevski qui se trouve derrière tout ça et le Centre national de distribution, même si son nom ne figure pas parmi les propriétaires de la société ».  Selon les investigations des journalistes, c’est la mère de Péevski, Iréna Krastéva, qui est propriétaire du Centre de distribution et elle a donné une procuration à Vladimir Guérginski pour la représenter.

Et Guéorgui Bakalov raconte toute l’histoire :

« D’abord nous sommes allés à l’adresse de la société „Distribution nationale“ pour négocier avec sur l’impression du journal. C’est la plus grande société de distribution, un quasi-monopole. La première chose que nous avons entendu c’est qu’il fallait avoir l’accord de Delyan Péevski. Nous avons laissé un exemplaire Снимкаpour qu’ils le montrent à qui ils veulent. Mais c’est l’homme de l’ombre, le chef à qui ils doivent demander, même s’il n’est pas officiellement le propriétaire de la société. Ensuite, nous y sommes allés pour un deuxième rendez-vous, afin de signer le contrat et la première question que l’on nous a posée était si à lui nous lui en avons parlé. Ils étaient surpris par notre réponse et puis apparemment l’impression du journal a été arrêtée. C’est une sale pratique. Quelqu’un au sommet du pouvoir qui n’aime pas être caricaturé, surtout avant des élections a arrêté la distribution de la manière la plus brutale. C’était la même choses pendant le socialisme ».

Le caricaturiste Tchavdar Nikolov a défini « la prise en otage » du journal comme un règlement de compte avec ceux qui ont la liberté d’expression et l’esprit d’entreprise. Pour lui c’est aussi une violation des règles sociales de base. Et il s'explique :

« Le journal Prass Presse lancé sur internet par Christo Komarnitski est un miroir inversé de cette autre presse qui domine le marché – la presse qui frappe comme à coup de bâtons tous ceux qui sont contre les dirigeants au pouvoir. Dans cette presse populaire vous pouvez lire tous les jours des calomnies contre nous et des théories de conspiration comme quoi nous travaillons pour les oligarques Prokopiev et Dontchev et déjeunons dans la villa d’Ivan Kostov. C’est une presse de cochons, d’où le jeu de mots dans le titre de notre journal. C’est pourquoi notre journal n’a pas été distribué, pour ne pas choquer les mangeurs de grillades lors des meetings des partis politiques ».

СнимкаSelon les humoristes, cela est dû au désamour des dirigeants politiques pour la caricature. Tchavdar Nikolov estime que « depuis que Boyko Borissov est au pouvoir les caricaturistes sont devenus une cible et tous les politiques ont commencé à se fâcher contre nous. Borissov est à chaque fois affecté, il nous adresse personnellement, une fois il nous a même dit qu’il dessinait de meilleures caricatures que nous. Mais la caricature continue à tenir les politiques contre le mur, elle cherche l’essence de la vérité. Nous cherchons les failles dans une personnalité politique pour ne pas qu’elle devient comme un dieu - inaccessible et intouchable. »

Comme Charlie Hebdo, qui est un modèle pour nos humoristes, Prass Press va paraitre deux fois par mois. Pour Tchavdar Nikolov nous ne devons pas imposer des limites à l’expression des caricaturistes, mais c’est l’individu et le lecteur qui doit décider seul où se trouvent les siennes. Les caricaturistes, eux, ils cherchent à percer le mur du silence et parfois, quand les gens sont sourds, on doit prendre le mégaphone ou se mettre à hurler pour être entendu.

Version française : Miladina Monova 


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