Nous sommes en 1762. Dans sa cellule au monastère d’ Athos un moine bulgare nommé Paissii termine un livre qui connaîtra un destin extraordinaire. Près de 370 ans après la chute de la Bulgarie sous la domination des Ottomans, le glorieux passé de l’Etat est presque oublié. Personne ne se souvient plus de l’héritage des ancêtres, des rois et des patriarches bulgares. Dans la préface de son livre
Histoire des Slaves et des Bulgares Paissii de Hilendar s’adresse à ses compatriotes de la manière suivante : « Lisez et apprenez pour qu’on ne se moque pas de vous et que vous ne soyez pas accusés par les autres tribus et peuples. J’ai trop aimé la nation et la patrie bulgare et je me suis donné beaucoup de peine pour fouiller dans divers livres et histoires jusqu'à ce que j’ai réussi à rassembler les éléments de l’histoire du peuple bulgare dans ce petit livre à votre gloire et à vos besoins. Je l’ai écrit pour vous, qui aimez votre peuple et votre patrie… Copiez cette histoire et payez pour qu’on la copie pour vous et prenez-en soin ! »
© Photo: Vénéta Pavlova
Le monastère de Hilendar au mont Athos, peintre Tzanko Lavrénov
L’œuvre de Paissii porte une énorme énergie patriotique. Il n’est cependant pas un phénomène isolé. Des sujets de l’histoire bulgare ont déjà été abordés par des religieux catholiques comme Mavro Orbini et Petar Bogdan Bakchev dans leurs œuvres du XVIIe siècle, par Christophore Jefarovich, un peintre et un homme de lettres, tout comme par le moine franciscain Blasius Kleiner au XVIIIe siècle. Eux tous ils préparent le terrain pour l’Histoire des Slaves et des Bulgares qui voit le jour à un moment crucial pour les Bulgares.
« L’époque du milieu du XVIIIe siècle est très intéressante. C’est, d’une part, l’époque de la montée de l’hellénisme, explique dans une interview pour Radio Bulgarie Internationale Alexandre Mochev du Musée national des lettres. Grâce à son influence et à son autorité spirituelle, la Patriarchie de Constantinople encourage les processus d’hellénisation de la société bulgare. C’est justement pour cette raison que Paissii s’exclame « Oh, pauvre bigre. Pourquoi as-tu honte de te proclamer un Bulgare et pourquoi ne lis-tu pas et n’écris-tu pas dans ta langue ? ». Cette exclamation en fait concerne les Bulgares qui aspirent à adopter l’hellénisme. En plus de cela, en 1767, quelques années après l’Histoire des Slaves et des Bulgares, l’épiscopat d’Ochrid, la dernière forteresse spirituelle bulgare, est fermé. D’autre part cependant, le vent de la Renaissance commence à souffler en provenance d’Europe occidentale. Les idées de Voltaire et de Rousseau voient le jour et tout ceci complète un tableau spirituel, culturel et politique assez intéressant sur les Balkans où on voit apparaître des personnalités comme Paissii ».
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La page de garde de l'original de l'Histoire des Slaves et des Bulgares - fragment
Son livre est voué à jouer un rôle exceptionnel au cours de la Renaissance bulgare. Sillonnant les terres bulgares, Paissii emporte avec lui son œuvre pour qu’elle soit copiée et diffusée.
« Nous avons des informations portant sur environ 70 copies. 45 copies ou un peu plus sont conservées. Les copies sont l’œuvre d’hommes de lettres du niveau de l’homme de lettres, du folkloriste et du politicien bien connu Petko Slaveykov, du Lumière Christaki Pavlovich, relève Alexandre Mochev. En fait, la première copie date de 1765 et elle appartient au Lumière bulgare Sofronii de Vratsa, la dernière datant de 1882 et ayant été réalisée par le prêtre Kostadin Chouchoulain de la ville de Bansko. Imaginez toute cette époque pendant laquelle on a copié l’Histoire ! Sa vie à travers les copies est très importante car toutes ces copies reflètent l’attitude personnelle des copieurs et les comportements des gens qui écoutaient la lecture de ce texte. Car vu le niveau d’éducation à cette époque, les gens se réunissaient pour qu’on leur lise l’Histoire et de cette manière l’idée de l’autodétermination des Bulgares trouvait des adeptes dans des milieux beaucoup plus larges ».
© Photo: Vénéta Pavlova
Diverses éditions de l'Histoire de Païssi, faites au XXe siècle
En ce qui concerne Paissii lui-même, il reste quelque peu éclipsé par son Histoire des Slaves et des Bulgares. Nous ne savons que très peu de lui, principalement grâce à son livre, aux chroniques du monastère de Hilendar et à quelques lettres.
Paissii a été canonisé Saint de l’Eglise orthodoxe bulgare en 1962. Une exposition spéciale au Musée national des lettres est consacrée au 250e anniversaire de son Histoire des Slaves et des Bulgares et au 290e anniversaire de sa naissance. De nos jours aussi, des écoliers de toute la Bulgarie se recueillent en hommage à l'oeuvre de Paissii, marquée du sceau de l'éternité.
Version française : Vladimir Sabev